Billet Iphae

« Connais-toi toi-même » : prélude à l’engagement

« Je sais qu’une vérité viscérale a besoin de se faire jour en nous, que seuls certains êtres sont capables de nous l’arracher, ou certains signes de la provoquer, et qu’il importe de ne pas l’étouffer, si l’on ne veut pas être rongé. »

Cette phrase de Michel Déon exprime une quête existentielle. On la relie rarement au monde du travail, et pourtant, c’est elle qui me parait donner une clé pour comprendre les résultats étonnants qui sont publiés par GALLUP ce mois-ci : l’engagement des salariés dans le monde faiblit partout, la France compte 9% de salariés engagée (2% de moins qu’en 2014), alors que la moyenne européenne serait de 10%. Ces chiffres impressionnants doivent être comparés à d’autres études très différentes (par exemple ceux de La Croix). Il faut cependant interroger les raisons du désengagement qui mine les organisations, et ne pas se contenter des explications « évidentes » comme les conditions extérieures insuffisantes, ou même les principes de management à libérer. Notre hypothèse consiste à affirmer que si on s’engage moins, c’est qu’on doute que ça en vaille la peine. Ensuite, que l’engagement n’est pas une simple adhésion à une bonne raison objective, mais procède de cette « vérité viscérale » évoquée par Michel Déon : s’engager, c’est répondre à un désir impérieux de s’accomplir. On s’engage quand quelque chose parle au fond de soi et nous intime de livrer le meilleur de nous-mêmes.

La littérature et la philosophie ouvrent cette perspective qui transfigure le quotidien. Je vais essayer de commenter cette provocation à l’essentiel que nous suggère Michel Déon.

1- Chacun est dépositaire d’une vérité qui le rend unique. Contre l’idée romantique du grand homme, vision élitiste qui consacre les héros et dénigre les gens ordinaires, Michel Déon pose l’évidence que chacun est une histoire unique qu’il lui appartient de vivre. Elle n’est pas entièrement de son fait, ancrée en lui comme un vœu sans objet prédéfini, cherchant à s’incarner à l’extérieur. Pour aboutir, cette histoire a besoin de rencontrer un objet, un défi. Pas nécessairement quelque chose d’extraordinaire, mais une perspective suffisamment ouverte pour que l’on puisse éprouver sa liberté, son initiative, sur un terrain qu’on s’est choisi.

2- Cette vérité comporte un combat préalable. Ce qui est essentiel est toujours difficile. C’est la loi de la vie, bien vivre demande un travail sur soi, et le meilleur ne s’acquiert qu’au prix d’un arrachement à ses conforts, à la facilité, aux bonnes raisons de s’en tenir à une « prudente » réserve. On retrouve probablement là les 90 % de français qui ne donneraient pas leur pleine mesure. Michel Déon évoque les rencontres et les événements exceptionnels : certaines personnes sont en effet des boosters d’énergie; à leur contact on brûle ses amarres, on délaisse ses habitudes, l’espoir de devenir soi-même se fait plus fort, le désir de progresser aussi : on prend conscience que le risque de devenir soi-même vaut la peine d’être pris.

Mauvaise nouvelle pour ceux qui restent sur les bords du rivage : ils seront rongés par le remords nous prévient Michel Déon. Il semble en effet impossible de bien vivre alors qu’on nie quelque chose d’important en soi. A contrario, ceux qui s’engagent trouvent la sérénité : l’avènement à soi est un fruit naturel qui correspond le mieux à ce que nous sommes vraiment.

Quel guide -coach, accompagnateur, ami, psychologue – suscitera cette énergie libératoire ? Où trouver cet enchanteur ? Voici la réponse de Socrate dans le Phédon (je l’ai un peu simplifiée) : La Grèce est vaste, et il s’y trouve des hommes excellents ; nombreuses aussi sont les races des barbares. Il faut fouiller tous ces pays pour chercher cet enchanteur[ ]. Mais il faut aussi le chercher vous-mêmes les uns chez les autres ; car il se peut que vous ne trouviez pas de gens meilleurs que vous-mêmes pour pratiquer ces enchantements.

“Le don de soi est un achèvement.” Rainer Maria Rilke

« On ne peut pas nier quelque chose en soi sans être puni. » André Brinks

“Il faut se ménager des haltes dans le quotidien pour descendre en soi, ou plutôt pour se hisser à soi.”  Jean-Marie Poirier

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