Billet Iphae

En quoi l’anthropologue René Girard éclaire la vie des organisations

L’anthropologue et académicien René Girard vient de nous quitter. Pour avoir travaillé avec lui à Stanford, je sais à quel point ses clés de lecture sont puissantes pour décrypter les textes littéraires et les mythes, mais aussi pour mieux comprendre les phénomènes de violence mimétique et de bouc émissaire qui peuvent exister dans n’importe quelle communauté humaine. René Girard dessille et rend humble sur nos meilleures intentions. Voici quelques clés qui me semblent particulièrement pertinentes pour mieux comprendre en quoi René Girard éclaire la vie des organisations.

Désir mimétique : La clé de lecture du désir n’est pas l’objet convoité, ni la pulsion qui existe en nous. L’important, dit René Girard, c’est le modèle -parent, professeur, leader, manager, rival- qui nous indique l’objet à désirer. Vous en doutez ? Regardez le phénomène des soldes : le client a d’autant plus envie d’acheter qu’il n’est pas seul à regarder le même objet et à vouloir réaliser une bonne affaire… En bourse, la décision de vendre ou d’acheter n’est pas nécessairement objective, elle ne se fonde pas toujours sur la valeur réelle d’une organisation, mais bien souvent sur le fait qu’on pense que les autres vont acheter ou vendre … Dans la vie interne des organisations, le management est lui aussi lié au désir mimétique, pas seulement à une performance rationnelle. C’est la raison pour laquelle la cohésion des équipes est liée à l’exemplarité des ses acteurs principaux. Or qu’est ce que l’exemplarité sinon un modèle éthique à imiter ? A défaut de cette force exemplaire de cohésion, vont apparaître des actes de retrait individualiste qui, par leur contagion, perturbent la cohésion de l’équipe et même la détruisent. En matière de motivation et d’engagement des équipes, la dynamique d’une organisation se fonde sur la qualité de ses modèles. Elle n’est jamais acquise pour toujours. Elle a besoin d’être constamment accompagnée, nourrie, ajustée.

Crise mimétique : Aucune communauté ni aucune organisation ne peut faire l’économie d’une crise, à un moment ou à un autre. René Girard en repère trois étapes : l’événement déclencheur, l’emballement mimétique et la résolution violente. L’enjeu est fort : il s’agit de la survie de la communauté, n’importe laquelle, de la plus petite (une famille, deux amis) à la plus grande (Volkswagen !). Le risque d’effondrement général est toujours possible. René Girard remarque que l’on a tendance à fantasmer l’événement déclencheur : la pression entraîne certains responsables à interpréter comme malveillants des actes simplement maladroits de collaborateurs parfaitement intègres. Il y a emballement à partir du moment où les rivaux s’imitent dans leurs assauts : blessé par une remarque injuste, le collaborateur augmente son ressentiment et donc son agressivité, ce qui augmente la riposte de son responsable et ainsi de suite, entraînant avec eux ceux qui prennent parti pour l’un ou pour l’autre. Le risque d’une conflagration est imminent. La désamorcer devient de plus en plus difficile, voire impossible.

Bouc émissaire : C’est ici que se situe la conséquence logique de la crise mimétique. Par un effet d’économie d’énergie psychique, de régulation de la violence collective, il arrive (pas toujours : des communautés peuvent s’effondrer) que la communauté se sauve de la violence générale par la désignation d’une victime. Le « tous contre tous » se transforme en « tous contre un ». C’est le sens de la phrase évangélique « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple ». La violence collective ainsi purgée par la désignation et l’exécution d’une victime se trouve réconciliée et la paix peut revenir. Que la victime soit moralement coupable n’intéresse pas René Girard, c’est le processus anthropologique par lequel une communauté se débarrasse de sa violence sur une victime -innocente ou non- qui lui parait significatif.

Méconnaissance : Le bouc émissaire est un système relativement performant, du moment qu’il reste aveugle : il expulse la violence collective pour un mauvais motif, mais néanmoins efficace. La prise de conscience du processus victimaire est un fait incontournable de nos civilisations : elles le dénoncent et ce faisant, le rendent moins efficace. Mais alors comment expulser la violence collective ? Pour René Girard, la violence n’est pas une chose dont il faut se débarrasser, mais une explosion qu’il faut enrayer, un non-être dont il faut prendre conscience. La paix durable de nos organisations et notre avenir terrestre passent par cette prise de conscience, personnelle et enfin libre. Une conversion en somme, que René Girard situe dans une perspective évangélique.

SAGESSE ET HUMOUR

« Si j’avais du talent on m’imiterait. Si l’on m’imitait, je deviendrais à la mode. Si je devenais à la mode, je passerais bientôt de mode. Donc il vaut mieux que je n’aie pas de talent. » Jules Renard

« Mon imitation n’est point un esclavage. » Jean de La Fontaine

« Tout vrai regard est un désir. » Alfred de Musset

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