Billet Iphae

Êtes-vous Ulysse ou Icare ?

Interrogé récemment dans le cadre d’un forum Banque – Entreprises, je me suis replongé dans la philosophie du risque. Sommes-nous entrés dans une « société du risque », comme le disait le sociologue allemand Ulrich Beck ? Dans notre vie professionnelle et personnelle, il me semble que la dimension du risque imprègne tout particulièrement la prise de décision ou encore la poursuite d’un projet à enjeu fort.

L’épreuve d’Ulysse

À travers la figure d’Ulysse, Homère nous permet une méditation profonde sur ce sujet. Au chant XII de l’Odyssée, Ulysse et ses compagnons naviguent en pleine mer et sont confrontés aux sirènes, créatures mi-femmes mi-oiseaux. Aucun humain ne peut risquer de s’en approcher sans périr. Leur chant est à la fois irrésistible et fatal. Mais la déesse Circé a prévenu Ulysse : pour ses compagnons, la seule manière de traverser l’épreuve consistera à se boucher les oreilles. Seul Ulysse pourra entendre le chant merveilleux des sirènes, en prenant garde de se faire solidement attacher au mât de son navire. S’il fait mine de dénouer ses liens, ses compagnons devront les serrer d’un cran pour assurer sa sécurité. Ulysse, homme prudent, obéira à toutes ces prescriptions pour traverser l’obstacle sans encombre.

La prudence pour les siens

Cet épisode me paraît éclairant pour aborder le risque dans nos pratiques professionnelles. D’abord, il y a l’attitude des compagnons d’Ulysse. Ils vont traverser le danger sans comprendre ce à quoi ils échappent. Ils appliquent de bonnes pratiques -se boucher les oreilles- qui permettent d’éviter le risque sans pour autant l’expérimenter. Cette attitude est efficace certes : elle permet d’échapper au danger et ce n’est pas si mal. Mais elles me paraît constituer seulement le premier palier du rapport au risque : l’obéissance aux consignes de sécurité, la docilité à une mesure de bon sens, l’humilité qui consiste à ne pas prendre de risque inutile.

L’audace pour soi

Ulysse, l’homme aux mille ruses, va évidemment plus loin. « Toi seul, écoute si tu veux », lui dit Circé. Il appartient à l’homme audacieux de se rapprocher librement du risque qui lui incombe. De se confronter plus directement au danger. Cela n’est pas donné à tout le monde, à chacun de prendre la mesure du risque qu’il peut porter. Ulysse va être confronté à l’ivresse du risque alors que ses compagnons en sont restés à une crainte prudente. Lui seul connaîtra son intensité. Il découvrira ce à quoi nul mortel ne peut résister : la révélation de son désir. Mortelle illusion ? Séduction évanescente ? Le risque est le passage obligé de celui qui veut découvrir qui il est. Le désir est exigeant, et conduit à choisir le beau risque, celui qui vaut la peine d’être pris. Car il serait fou de renoncer à la promesse de se découvrir soi-même à l’occasion d’une entreprise audacieuse.

Icare le téméraire

Mais le beau risque comporte une limite illustrée dans  la mythologie grecque par une autre figure : Icare. Ce dernier fuit le labyrinthe dans lequel il est prisonnier grâce aux ailes de plumes et de cire que son père Dédale lui a fixées sur le dos. Prenant son envol, il est rapidement grisé par l’expérience merveilleuse de voler, d’être libre. Malgré le conseil de son père, Icare gagne de la hauteur, se rapproche dangereusement du soleil… La cire fond, la chute est fatale.

Reconnaître ses limites sans renoncer à l’excellence

Ulysse lui, solidement attaché à son mât, se souvient qu’il est mortel, et que la confrontation au risque aussi audacieuse soit elle, ne doit jamais céder complètement à l’ivresse, mais se préserver de ses conséquences fatales par une préparation minutieuse. Entre ivresse et crainte, Homère choisit la mesure sans renoncer à l’ambition à travers la figure d’Ulysse. Telle est la leçon que je tire de cet épisode, qui, me semble-t-il, mérite d’inspirer d’autres publics que les passionnés de la Grèce antique !

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