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La transformation digitale n’est pas un but en soi !

C’est par abus de langage que l’on parle de transformation digitale. L’expression vient d’une « extension erronée de digital display, ou affichage à 7 segments des années 1980 pour tout affichage de nombres, puis à toute numérisation » (dixit Wikipedia). On devrait parler de transformation numérique.

Et pourtant, je préfère l’expression de transformation digitale : le doigt exprime bien mieux le pouvoir qu’a l’être humain de piloter à travers un simple écran, son environnement.  Tel un magicien ! Imaginez : un week-end, vous explorez une ville en touriste, vous décidez d’aller au cinéma (consommation) ; grâce à votre smartphone, vous consultez sur Allocine les films disponibles (mobilité, information, comparaison), vous regardez les bandes annonces (recherche), vous choisissez la salle la plus proche (aide à la décision), vous réservez et payez votre place (décision), vous vous orientez grâce à Google Maps et vous décidez de presser le pas pour arriver à temps (orientation, mesure). Sur place, vous doublez la file de ceux qui achètent leur billet (rapidité, simplicité), et vous voici devant la salle où en temps réel, un responsable scanne votre billet sur l’écran de votre téléphone (zéro papier). À la fin de la séance, vous décidez de choisir un restaurant plébiscité par les internautes (250 ***** !) et tchattez avec un plaisir non déguisé avec votre réseau sur le film… (communication individuelle et de groupe). On pourrait continuer…

Cette situation, ces opérations, sont aujourd’hui banales, quotidiennes. Elles concernent aussi bien notre vie personnelle que celle des entreprises : pour trouver de nouveaux prospects à l’aide des réseaux sociaux, on parle de social selling mais aussi de transformation digitale sur toute la chaîne de production. Les objets connectés, la technologie financière, la digital RH, la mobilité, la cybersécurité, l’Intelligence Artificielle, le Cloud, … sont des virages incontournables des entreprises. Gilles Babinet, référence sur la question, affirme haut et fort que nous sommes au tout début d’une révolution qui s’annonce radicale. En effet, en matière de transformation digitale, le réflexe commun est d’investir sur les outils et de former les personnels, pour produire une évolution douce, progressive, raisonnable. Mais non ! Le maître mot est « disruption », mot qui fait sourire tant il est utilisé comme un sésame par les fanatiques digitaux.

Innovation rupture, la transformation digitale induit un bouleversement de notre rapport au monde : on le devine, ce qui est en jeu n’est pas seulement la technique, mais le rapport simplifié entre une demande et sa réponse. Rapidité, simplicité, gains de production (voir le pavé dans la mare provoqué aux États-Unis par l’offre de cinéma illimité avec la carte MoviePass), telles sont les promesses de l’ère digitale. Mais pour en profiter, encore faut-il revoir de fond en comble pourquoi et comment l’organiser. Oubliez vos classiques dit Charles Henri Dumon expert en recrutement : dorénavant, 2/3 des candidats utilisent un moteur de recherche comme principal outil pour trouver un emploi, et 30% de ceux qui écrivent le mot « job » sur Google le font sur un mobile…

Pour obtenir de mêmes résultats, les moyens traditionnels sont lents, difficiles, incertains. On parle de révolution digitale, voire même de révolution anthropologique, ce qui me parait excessif. Je préfère parler de révolution technologique et culturelle, et c’est déjà pas mal !

Dans « Petite Poucette » Michel Serres oppose les révolutions dures (pierre taillée, âge du bronze, âge du fer, révolution industrielle) aux révolutions douces (écriture, imprimerie, nouvelles technologies). Ces dernières donnent lieu à une nouvelle façon de vivre pour l’homme, qui chaque fois augmente son autonomie : Révolution de l’écriture ? Ce n’est plus la mémoire du conteur qui importe, mais la disponibilité de l’écrit pour les lecteurs. Révolution de l’imprimerie ? La diffusion des écrits accroit le nombre de lecteurs et leur assure une plus grande autonomie vers le savoir. Révolution numérique ? La progression de l’accès à l’information, libre et gratuit, devient exponentielle. Exemple : Wikipedia : 100 fois plus de contenus (gratuits) que l’Encyclopedia Britanica (la version papier traditionnelle vaut 1118 euros à la FNAC), à qualité égale de l’information selon la très sérieuse revue américaine Nature.

On le voit, la digitalisation permet l’accès pour tous (ou presque) à l’information, à la connaissance, et à une multitude d’actions pratiques qui sont techniquement merveilleuses. Mais ce merveilleux ne suffit pourtant pas à constituer un véritable progrès. L’accès à l’information est un premier pas que l’homme cultivé transforme en pensée et en action : il doit interpréter les faits, décrypter l’information fausse, exercer son sens critique, agir en connaissance de cause. À la transformation digitale correspond un discernement culturel et pratique qui repose sur le temps long de l’éducation, de l’exercice intellectuel, de la formation humaine. Décidément, la transformation digitale n’est pas un but, mais un outil qu’il nous appartient d’humaniser.

“La culture, c’est ce qui relie les savoirs et les féconde.”Edgar Morin

“Pourquoi les gens naissent-ils? Pourquoi meurent-ils ? Et pourquoi cherchent-ils dans l’intervalle à porter le plus souvent possible une montre à quartz numérique ?” Douglas Adams

“L’apprentissage, c’est transmettre des valeurs d’homme à homme, dans un monde où l’on croit que l’outil numérique peut tout remplacer.” Thierry Marx

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