Billet Iphae

L’art, l’entreprise et le service

Une initiative originale
J’ai assisté récemment à une initiative originale et passionnante*: il s’agit pour la première fois à ma connaissance, de faire le lien entre l’art et le service. Au menu : une conférence sur la beauté du geste, de Christine Cayol – philosophe administrateur du musée Rodin vivant en Chine-, des ateliers animés par le cinéaste Alexandre Poussin, une photographe, des écrivains, un jeune pianiste, une peintre. Ces ateliers explorent la dimension du service à travers l’art… Cette approche est trop innovante pour ne pas la mentionner. Je voudrais ici essayer d’en parler comme je l’ai ressenti.

Du fim au service
Tout est service. Alexandre Poussin, marcheur infatigable et ami de Sylvain Tesson, part filmer la nature de Madagascar, en famille et en charrette – il l’a lui-même fabriquée – tirée par des zébus ! Jusque-là, l’initiative a un fort goût d’aventure, avec ses risques et ses périls mais surtout avec cette soif de sortir des sentiers battus. Que vont-ils rencontrer au-delà des paysages ? Des habitants qui ont des besoins et des situations qui demandent autre chose que d’être filmées. La forêt de Vohibola abrite la plus petite grenouille du monde, menacée par la production illégale du charbon : Alexandre se démène pour alerter les autorités et contribuer à la sauver. L’accouchement est la première cause de mortalité féminine dans la jungle ? Alexandre et sa famille soutiennent le projet d’une maternité à Vohémar.

Du spectacle à l’engagement
Cette transformation du cinéaste spectateur de besoins en acteur de services est remarquable. Elle suppose d’entrer en relation avec les autres, et de suivre cette injonction formulée par Théodore Monod « Le peu que tu peux faire, le très peu que tu peux faire, il faut le faire. » Nous avons transformé notre déplacement en service, dit en substance Alexandre, d’où ses initiatives, son film magnifique de six heures ! (nous en avons goûté 6 courtes minutes ! ), qui ne partage pas seulement le regard esthétique de l’occidental, mais révèle la réponse humaine d’un explorateur engagé.

Du service dans l’art
Par ce déplacement du regard, la dimension du service donne ici à l’art son amplitude naturelle, à savoir la relation humaine. Qu’est -ce qu’une œuvre d’art qui n’est pas partagée ? Qu’est-ce qu’un travail qui ne sert à personne ? Il existe, me semble-t-il, une convergence profonde entre ces deux mondes que l’on a l’habitude de séparer aujourd’hui, comme on sépare avec véhémence la gratuité et l’intérêt profitable. Il faut pourfendre ces fausses évidences : il existe entre l’art et l’activité économique une convergence de fond. N’oublions pas qu’artiste et artisan ont même étymologie, et qu’au XVIIIème siècle le mot artisan désignait indifféremment un spécialiste des arts mécaniques ou libéraux. L’œuvre de l’artiste comme celle de l’artisan prend son sens du véritable service rendu. Le service est en quelque sorte le couronnement du travail de qualité, sa raison d’être. L’art sert l’âme quand l’économie sert le corps, le plaisir ou l’utilité. Mais chacun vise bien le service de l’être humain pour combler ses besoins et ses désirs.

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