Billet Iphae

Petite philosophie de la rentrée

Dans les années 70, James Dyson rénove sa maison de campagne dans la très jolie campagne anglaise des Cotswolds. Alors qu’il passe l’aspirateur après une journée de travail bien remplie, le sac se bouche et perd en aspiration. L’idée lui vient alors de créer un aspirateur sans sac. Durant cinq ans, il explore concrètement cette idée, multipliant les recherches et les essais techniques. Un travail acharné, une conception technologique révolutionnaire (Dual Cyclone est une technologie utilisant la séparation cyclonique), un design créatif (James Dyson a fait ses études de peinture à Byam Shaw à Londres, puis au Royal College of Art), mais aussi une incroyable obstination pour recommencer sans cesse les tests de performance de ses appareils : 5127 prototypes seront nécessaires avant d’aboutir en 1983 à l’aspirateur G-Force. Aujourd’hui, les aspirateurs Dyson sont présents dans 65 pays et un millier d’ingénieurs travaillent à de nouveaux modèles.

À ceux qui ont bénéficié de la rupture estivale et qui reprennent leur activité, notre entrepreneur britannique est là pour les encourager : la reprise n’est pas répétition absurde, mais condition d’un progrès technique et personnel.

On peut certes rappeler les grandes figures grecques du recommencement. Pénélope, l’épouse fidèle d’Ulysse, tisse chaque jour et défait chaque nuit le linceul de son beau-père Laërte : ce stratagème lui permet d’imposer à ses prétendants, au nom de la piété filiale, un délai supplémentaire en attendant qu’Ulysse revienne. Le célèbre mythe de Sisyphe montre le héros condamné à pousser un rocher vers le sommet d’une montagne pour le voir perpétuellement retomber. Parce qu’il a aidé les hommes, Zeus condamne Prométhée à être cloué sur un rocher et à se faire dévorer le foie toujours renaissant par un aigle, jusqu’à ce qu’Héraclès vienne le délivrer plusieurs siècles plus tard. Ces célèbres recommencements sont des répétitions rusées, punitives, horribles : le caractère négatif semble dominer. Elles n’en sont pas moins les figures de nos travaux les plus ingrats, où il faut se battre contre l’absurdité de processus répétitifs, injustifiés et épuisants.

Aux antipodes de cette vision négative, le chercheur Claude Legrand s’intéresse à la relation entre la performance et le fait de recommencer. « La logique de recommencement s’inscrit dans cette vision où, une fois atteinte, la performance est à reconstruire », dit-il. C’est précisément la situation du handball français, nation la plus titrée de toute l’histoire du handball qui détient 5 titres mondiaux (1995, 2001, 2009, 2011, 2015), 2 titres olympiques (2008, 2012) et 3 titres européens (2006, 2010, 2014). Le caractère éphémère des résultats, même excellents, oblige à une remise en cause, la meilleure performance antérieure servant d’étalon à la prochaine, conformément à la devise olympique Citius, Altius, Forcius : Plus vite, plus haut, plus fort. Le « construit cumulatif » devient alors une expérience positive de l’excellence qui se renouvelle au fur et à mesure des nouveaux défis.

Nos rentrées ne ressemblent généralement pas au maintien d’une excellence passée ni à de pures répétitions laborieuses. Elles consistent plutôt à intégrer un nouveau cycle où l’imprévu se mêle au répétitif, où l’habitude se nourrit du défi. Un entre-deux que l’on investit d’autant mieux qu’on l’aborde avec un esprit reposé. Le cycle de la reprise ne devient progression personnelle qu’à condition de créer un équilibre entre stabilité et dynamique, selon une formule personnelle complexe qui profite de la sécurité de la répétition tout en prévenant la menace de l’usure, et qui se nourrit de nouveaux défis tout en atténuant leur stress négatif. Alors, le cycle peut devenir une spirale vertueuse, source de progression personnelle. James Dyson en est probablement une image exceptionnelle intégrant persévérance, progression laborieuse et finalement, succès éclatant.

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