Billet Iphae

Ricœur peut-il inspirer votre action, comme pour Emmanuel Macron ?

« Je suis comme l’enfant fasciné à la sortie d’un concert ou d’une grande symphonie, qui martyrise son piano pour en sortir quelques notes ; à force de vous lire, de vous suivre dans l’analyse, j’ai l’envie, l’enthousiasme de m’y risquer… Chez vous, rien d’achevé, d’imposé… Je lis votre travail – que je sais et sens mûri, réfléchi – comme si arrivait entre mes mains un charbon chaud qu’il me faut porter à mon tour. »

Quand Emmanuel Macron écrit ces lignes à Paul Ricœur, il a 21 ans. Loin de moi l’idée de vouloir justifier sa politique, ses convictions, par une référence philosophique. Je voudrais simplement explorer le lien entre le penseur et l’homme d’action avec trois idées de Ricœur adoptées par Emmanuel Macron et intéressant directement le monde des organisations.

1- Accorder la délibération et la décision : Deux dimensions sont nécessaires ensemble pour constituer le politique, à savoir « articuler une très grande transparence horizontale, nécessaire à la délibération, et recourir à des rapports plus verticaux, nécessaires à la décision. Sinon, c’est soit l’autoritarisme, soit l’inaction politique », comme l’explique Olivier Abel commentateur avisé de Paul Ricœur, Ce qui est vrai des États l’est évidemment des organisations. C’est l’une des difficultés que reconnaît Emmanuel Macron : celle de coordonner le temps long de la délibération et l’urgence de la décision. Cette dualité renvoie chez Ricœur à un conflit inhérent à l’être humain, à la fois « plus grand et plus petit que lui-même », la tête dans les étoiles et les pieds sur la terre. Entre l’appel du sens et l’organisation concrète, l’homme est un médiateur qui trace sa voie médiane, souvent imparfaite, toujours nécessaire.

2- « Tout faire pour rendre l’homme capable » : C’est le programme annoncé par Emmanuel Macron lors de sa candidature le 16 novembre 2016. Ce projet prend une saveur particulière pour un lecteur de Paul Ricœur. Tout le deuxième tome de sa philosophie de la volonté est consacré à l’homme … faillible. Ricœur propose une vision de l’homme qui intègre à la fois son excellence et sa fragilité. En des formules lumineuses, il montre comment l’autre révèle ma capacité, car il est toujours difficile de croire en soi : C’est « un autre, en comptant sur moi, [qui] me constitue responsable de mes actes ». En répondant à ma « requête d’estime », il répond à « un désir d’exister, non par affirmation vitale de soi-même, mais par la grâce de la reconnaissance d’autrui. » C’est à un véritable humanisme que Ricœur nous invite, et qui n’est pas sans faire écho à l' »empowerment » pratiqué dans nos organisations. Lorsque Emmanuel Macron affirme dans un entretien de juillet 2015″ J’ai rencontré Paul Ricœur, qui m’a rééduqué sur le plan philosophique », on peut espérer que cette philosophie humaniste a constitué pour le jeune étudiant, une source d’inspiration.

3- Révéler le sens par le récit. Une nation ou une organisation a besoin de connaitre son histoire et de se projeter dans un avenir crédible : on a besoin de raconter les événements passés ou à venir. Le récit est un « temps raconté », selon la formule de Ricœur, un story telling comme on dit dans les organisations, mais ici, le récit est altéré par sa valeur technicienne et manipulatrice, qui n’est évidemment pas l’optique de Ricœur. Surtout, Paul Ricœur associe le récit à ce qu’il appelle l’identité narrative, à savoir à ce qu’une personne, une famille, une entreprise ou un pays dit de lui-même. » Un sujet, dit Ricœur, se reconnait dans l’histoire qu’il se raconte à lui-même sur lui-même. » Tel est en effet l’enjeu du récit : qu’à travers lui, chacun puisse se reconnaître. D’où une appartenance fièrement partagée, et donc une mobilisation pour construire l’avenir. Emmanuel Macron, comme leader politique sait tout cela, et il cherchera à incarner un récit crédible de notre passé et de notre avenir.

« C’est Ricœur qui m’a poussé à faire de la politique », affirme Emmanuel Macron. Comme quoi une pensée forte peut inspirer une vocation pratique.  Marketing politique ou convictions de fond ? L’avenir nous le dira !

 

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