Billet Iphae

Savons-nous écouter ?

Mon histoire préférée en matière d’écoute est celle du psychologue américain Erickson. Elle est véridique. Alors qu’il est jeune médecin et nouvellement affecté à une clinique psychiatrique, il rencontre George, un patient que l’on a trouvé dans la rue, hagard, incapable de dire autre chose que « Bonjour, je m’appelle George » et des «salades de mots», suites de vocables sans signification. Bien qu’il soit dans cette clinique depuis plusieurs années, personne n’a jamais pu découvrir son identité ni su le faire progresser.
Pour tenter d’instaurer un dialogue, Erickson va imaginer une stratégie qui se déroulera sur plusieurs mois. D’abord il décide d’analyser les « salades de mots » de George et d’en inventer de semblables qu’il apprend par cœur. Quand il se sent prêt, il décide d’apprivoiser George en s’asseyant  tous les jours près de lui, sur un banc, sans rien dire. De plus en plus longtemps. Un jour, il prononce son propre nom « Erickson ». Pas de réaction de George. Puis il s’adresse directement à lui avec ses propres « salades de mots ». D’abord irrité, George finit par répondre avec son langage incompréhensible. De fil en aiguille, leurs échanges surréalistes de mots fantaisistes deviennent de plus en plus longs. Un jour l’échange durera … 12 heures pendant lesquelles George regarde fébrilement sa montre. Plus tard encore, va s’accomplir l’événement le plus inattendu. Après avoir échangé quelques propos sans signification, Erickson raconte :
« Georges  m’interrompit et me dit:
Exprimez-vous clairement, Docteur !
Certainement, cela me fait plaisir. Quel est votre nom de famille ?
O’Donovan. Ce n’est pas trop tôt que quelqu’un qui sache parler me le demande. Au bout de cinq ans dans ce trou infect ! » Il poursuivit par une ou deux phrases de «salade de mots».
Je suis content de savoir votre nom, George. Cinq ans, c’est vraiment trop long …Puis j’ajoutai deux ou trois phrases incompréhensibles. »
Progressivement, Georges redeviendra « normal », élargira le cercle de ses interlocuteurs ; il pourra mener une vie comme tout le monde et même trouver du travail. Parfois il éprouvera le besoin de téléphoner à Erickson pour parler avec lui son langage farfelu et « se rappeler le bon vieux temps » !
Beaucoup d’éléments constitutifs de l’écoute me paraissent présents dans cette histoire : la disponibilité, l’apprivoisement par la fréquentation, la capacité de parler le langage de l’autre, le passage du monologue (y compris à deux) à l’échange c’est-à-dire la réciprocité, la patience (extrême dans le cas d’Erickson ! ), l’espoir qu’une compréhension mutuelle est possible, le respect du rythme de l’autre… Avec du temps, de la bienveillance et un minimum de savoir-faire, on peut faire des progrès surprenants dans l’écoute mutuelle.
Une remarque pourtant : comment faciliter l’écoute d’un interlocuteur particulièrement obtus ? Pour pousser George à l’échange, Erickson utilise une stratégie en deux temps : premièrement il l’habitue à sa présence en s’asseyant silencieusement à coté de lui. Deuxièmement, il le surprend en s’adressant  à lui d’une façon originale, précisément en utilisant son propre langage, ce que personne n’avait imaginé jusque-là. D’ailleurs, raconte Erickson lui-même, George en sera lui-même irrité. C’est à partir de cette surprise que les « conversations surréalistes » auront lieu. Comme quoi, le facteur déclenchant du dialogue et de l’écoute n’est pas seulement une invitation soft, mais aussi parfois, une provocation incisive. Il faut se défaire d’une conception de l’écoute nécessairement douce et attentiste. Elle est plus profondément une attention active et perspicace, mélange de curiosité tenace et de respect inconditionnel, qui suscite la confiance de l’autre, parce qu’il ressent intérêt et considération dans le regard de son interlocuteur. L’écoute s’acquiert aussi -on l’oublie trop souvent- par la pratique et l’intériorisation d’attitudes ou de savoir-faire utiles pour ne pas rester seulement une bonne intention.

SAGESSE ET HUMOUR

  • « La nature nous a donné une langue et deux oreilles afin que nous écoutions le double de ce que nous disons. » Zénon d’Eléé
  • « N’écoutant que son courage qui ne lui disait rien, il se garda d’intervenir. » Jules Renard
  • « Quand on parle pognon, à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute. » Michel Audiard
  • « Sachez écouter, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science. » Napoléon Bonaparte

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