Conscience

Emmanuel Faber, la mission et le profit

Pierre d’Elbée, philosophe coach : 14 mars 2021. Le conseil d’administration de Danone vote le départ immédiat de son président Emmanuel Faber. Depuis novembre 2020, par une lettre envoyée à l’ensemble des actionnaires, Bluebell Capital déplorait déjà une performance boursière « décevante ». En février 2021, Artisan Partners, troisième actionnaire de Danone avec 3 % du capital, réclame le départ d’Emmanuel Faber. Ce dernier gardera la présidence du groupe, mais cédera sa fonction de directeur général. Une solution qu’Artisan Partners dénonce le 3 mars 2021 : le conseil d’administration écarte alors Emmanuel Faber de la présidence.
Que retirer de cette histoire ? Faut-il conclure qu’il existe une contradiction entre l’entreprise à mission et la rentabilité ?

François de Montfort, entrepreneur, ancien membre du CA de Wendel Participations, ancien membre de la communauté Lazare
En fait, je crois qu’au-delà de l’aspect juridique, toute entreprise s’inscrit dans une mission lors de sa fondation : elle veut répondre à un besoin de la société.  Par la suite, la croissance, les process et les difficultés de survie lui font faire perdre cet esprit.  Remplir une mission est pourtant l’ADN de toutes les entreprises. Cela doit être rappelé et actualisé sans quoi l’entreprise se perd dans des processus d’optimisation financière sans fin, elle perd son âme et finalement sa rentabilité.

PDE : Dire que toute entreprise est fondée sur une mission revient à affirmer que le profit, souvent défini comme son unique but, ne peut jamais être séparé du produit ou service qui le porte. Le but d’une entreprise n’est donc pas le profit, mais un produit ou un service rentable qui correspond à un besoin, ce qui est différent.

FDM : On peut parfois penser que cette mission est incompatible avec une logique actionnariale. Le temps long de la mission semble inconciliable avec le temps court de l’actionnaire. Cette vision est caricaturale, car l’actionnaire peut se montrer patient lui aussi, et c’est peut-être même sa qualité première. Mais il reste que nous avons du mal à réconcilier ces logiques paradoxales, alors qu’en réalité on ne peut pas exclure le service de la rentabilité.

PDE : Les actionnaires reprochent à Emmanuel Faber d’avoir laissé chuter le cours de Danone de près de 23% depuis qu’il est PDG, le 1er décembre 2017.Or, sur la même période, le CAC 40 progressait de 4,5%. On le voit bien : c’est sur la question de la valorisation boursière qu’il a été attaqué. Pouvait-il faire autrement ?

FDM : En adoptant la stratégie « Local First », Emmanuel Faber a arbitré en faveur d’« externalités positives » sociales et environnementales : plutôt qu’optimiser ses rendements en choisissant des produits moins chers même s’ils sont éloignés et payer la taxe carbone, il a préféré s’approvisionner localement, ce qui est respectueux de la dimension environnementale et sociale, mais probablement moins rentable à court terme. La taxe carbone n’est pas suffisamment incitative. Le prix bas et le court terme sont privilégiés. Dans une ère d’immédiateté et de survie, le temps long visionnaire malgré toute sa valeur est peu considéré.

PDE : Il me semble qu’il existe un paradoxe dans la nature de toute entreprise : gratuité et rentabilité. Ce paradoxe est d’ailleurs présent dans l’étymologie du mot “commerce”, merx mercis à l’origine de deux mots opposés : marchandise et merci, échange rentable et reconnaissance gratuite. Une activité peut être à la fois rentable et gratuite, comme le médecin qui sauve la vie d’un malade. Il demande des honoraires (étymologie : honneur) parce que sa prestation offre un service si grand qu’il ne peut pas être rémunéré à sa juste valeur : qu’est-ce que 25, 40, ou 60 euros devant la santé retrouvée ? La rémunération est bien là, mais ne couvrira jamais la prestation reçue. Part gratuite.

FDM : Emmanuel Faber s’est exposé en tant que patron humaniste. Le manque de soutien du milieu politique et patronal peut s’expliquer par son malaise devant un tel engagement. Même si certains lui font le reproche de starification, il s’est tout de même montré pionnier dans une voie où beaucoup se reconnaissent : Emmanuel Faber sait être le patron d’une boîte du CAC40, mais aussi parler de son frère schizophrène devant une promotion de HEC, ou encore s’adresser aux sans-abris avec des mots qui font mouche.
Il mérite d’être reconnu pour l’exemple qu’il donne à ceux qui ont besoin d’imprimer un supplément d’âme à leur profession et dans leur vie. 

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